La croisade, c’est quoi ? 2019-09-27T23:36:08+02:00

 

 

POURQUOI LA PREMIÈRE CROISADE ?

 

Après le succès d’une première édition sur 1848 et le Printemps des peuples, le festival d’histoire Secousse s’empare cette année d’une autre page mal connue et controversée de notre histoire : la première croisade et la prise de Jérusalem en 1099. En interrogeant les nombreuses représentations et instrumentalisations politiques et religieuses qui entourent cet épisode de l’histoire mondiale, La Boîte à Histoire propose d’autres manières de s’y intéresser et de se l’approprier, en dépassant les controverses et les discours idéologiques.
 
Un épisode qui a fait couler beaucoup d’encre
La première croisade n’a cessé d’être contée depuis la date clé de 1099. Des multiples récits teintés de mythes et de fantasmes ont nourri l’imaginaire occidental et ont longtemps entretenu une mémoire glorieuse de cet épisode. De même, les massacres perpétrés par croisés sont rapidement devenus une légende noire et ont irrigué les imaginaires collectifs dans le monde arabe. Cette image encourage déjà aux XIIe et XIIIe siècles à la reprise des terres des États latins d’Orient. Pour la suite, l’imaginaire de la croisade continue d’être couramment remobilisé que ce soit dans des romans, des films hollywoodiens, ou dans des discours politiques de tous bords. 
 
Le film hollywoodien Kingdom of Heaven met en scène l’histoire romancée de la troisième croisade. Source : Kingdom of Heaven, Ridley Scott, 2005.
Le film hollywoodien Kingdom of Heaven met en scène l’histoire romancée de la troisième croisade.
Source : Kingdom of Heaven, Ridley Scott, 2005.
 
Une des raisons qui explique l’intérêt pour cette histoire est que la première croisade est un des événements de la période médiévale qui nous a laissé le plus de textes. Plusieurs témoins oculaires ont décrit ce qui s’était passé et des chroniques sont rédigées dans les années suivant la prise de Jérusalem. Plus d’une douzaine de textes de l’époque nous sont parvenus, soit une documentation très riche pour la période médiévale. Seulement, ces textes ont pendant longtemps été lus comme s’il s’agissait d’une documentation exacte. L’histoire de la croisade fut alors présentée comme une succession de faits, de batailles et de traités. Pourtant, les auteurs médiévaux, qu’ils fussent témoins ou non des événements, s’inscrivaient eux-mêmes dans des traditions littéraires. Comme tout récit, leurs témoignages sont l’expression d’un point de vue subjectif, souvent partisan. Les écrivains sont parfois des historiographes, cherchant à mettre en valeur leur seigneur et à défendre ses intérêts. Le manque de distance critique face aux récits médiévaux ainsi que le poids idéologique de cette entreprise religieuse ont participé à faire de l’histoire des croisades un mythe controversé. 
 
 

La première croisade a lieu à une époque où la Chrétienté occidentale ne forme pas une réelle unité. Elle se compose de divers peuples – Normands, Provençaux, Bretons, Aquitains, Anglo-Saxons, Italiens, Ibères, Allemands, etc. – qui se distinguent par leurs langues et leurs cultures. Le continent s’organise en une multitude de royaumes qui préfigurent l’Europe moderne. Les réformes grégoriennes misent en place par Grégoire VII, prédécesseur d’Urbain II, participent à l’émergence d’une conscience chrétienne. La fidélité à l’Église catholique romaine représente un point commun entre ces peuples.

Entre les royaumes occidentaux et Jérusalem se trouve l’empire de Constantinople, c’est-à-dire l’Empire romain d’Orient, continuité de l’ancien Empire romain. (Notez que ce n’est qu’à partir du XIXe siècle qu’on l’appelle « empire byzantin »). Au moment de la première croisade, l’Occident chrétien s’est éloigné de Constantinople. La distance est politique (l’Occident est divisé en une multitude des royaumes alors que l’Empire romain subsiste à Constantinople), économique (société rurale en Occident et citadine en Orient) mais aussi linguistique (le latin à l’ouest, contre le grec dans l’empire). Côté religieux, pour les Chrétien du XIe siècle, le “schisme de 1054”, issu d’une querelle théologique, n’a pas l’importance qu’on lui a donné par la suite, mais il témoigne toutefois de l’incompréhension grandissante entre les deux univers.

Carte de la première croisade. Source Wikipédia : CC BY-SA 3.0

À l’époque de la première croisade, l’Empire romain d’Orient est menacé de toute part : par les Turcs seldjoukides à l’est, par les Normands à l’ouest, par les Petchénègues au nord. Au sud, l’Empire a conclu des traités avec la Califat fatimide d’Egypte. Ils se partagent alors la Syrie (pour l’Empire) et la Palestine (pour le Califat). Mais les Turcs prennent possession de la région au début des années 1070, et enlèvent Jérusalem en 1073 des mains des arabes qui y résidaient depuis quatre siècles. Leur présence dans la région entrave la route du pèlerinage à Jérusalem et ils sont accusés de malmener les pèlerins chrétiens. 

Dans l’espoir de recruter de nouveaux mercenaires contre les Turcs seldjoukides, l’empereur byzantin Alexis Ier fait appel au pape pour venir lui prêter main forte. En répondant à son appel, le pape Urbain II cherche à se rapprocher de Constantinople. Dans les faits, la première croisade ne rapproche en rien les Chrétientés d’Orient et d’Occident. Au contraire, les tensions entre Rome et Byzance ne cessent de s’accroître après 1099.  S’ensuit un long siècle de malentendus et d’oppositions à la fois géopolitiques, économiques et religieuses. En 1182, des Latins sont massacrés à Constantinople. Puis en 1204, la VIe croisade est détournée et s’en prend à la capitale impériale.

La prise de Jérusalem par les croisés en 1099 doit notamment son succès à la situation politique au Moyen-Orient. A l’époque de la première croisade, la région est en effet composée de nombreux petits pouvoirs indépendants souvent centrés sur une ville comme les principautés de Damas, d’Antioche, de Tripoli ou d’Alep. Les rivalités qui existent entre ces pouvoirs profitent aux croisés et facilitent ensuite leur implantation dans la région. L’arrivée des Turcs Seldjoukides d’Asie mineure dans années 1050-1060 accentue d’autant plus la fracture de la carte géopolitique de la région. 

D’ailleurs, la croisade n’est pas un simple affrontement entre chrétiens et musulmans. D’ailleurs, la catégorie “musulman” n’est pas synonyme d’ “arabe” et masque la diversité ethnique et politique de l’époque. Le Dar al-Islam (nom arabe des terres où s’étendent les pouvoirs se réclamant du Prophète) n’est pas uni. Il se divise notamment entre sunnites et chiites, eux-mêmes divisés en plusieurs courants farouchement rivaux (qarmates, druzes, nizârites, etc.). Cette scission religieuse joue un rôle politique central entre les différents pouvoirs locaux. 

Deux hommes se battant à dos de chaval, manuscript égyptien de Fustat, Vieux Caire, XIIe siècle.  Source : Bridgeman Images/Museum of Islamic Art, Cairo.
 

Par ailleurs, l’ “Orient”  n’est pas seulement peuplée de populations arabes ou musulmanes. On y trouve des Kurdes, des Arméniens, des Syriaques, etc. Aussi quelques communautés juives qui subiront la violence et les pillages des pèlerins, quelques Samaritains et des Zoroastriens. Mais surtout de très nombreux chrétiens d’Orient, encore largement majoritaires dans cet espace, qui appartiennent à des communautés distinctes. On trouve des Maronites, des Coptes, des Chalcédoniens, des Nestoriens et des Orthodoxes. 

En novembre 1095, le pape Urbain II lance un appel lors du Concile de Clermont. Il invoque probablement la nécessité de venir en aide aux chrétiens d’Orient, de défendre l’Empire Byzantin et de “libérer” le Saint Sépulcre des mains des Turcs. L’appel pontifical de 1095 est singulier car il combine pénitence et combat. 

Pourtant, la violence armée fut longtemps un péché pour le christianisme. Depuis le milieu du XIe siècle, l’attitude de l’Eglise catholique quant à la violence évolue peu à peu : à partir de l’idée de “guerre juste”, héritée de saint Augustin, les penseurs du temps forgent progressivement l’idée de “guerre sainte”. Le pèlerinage armé lancé par le pape en 1095 – qui ne prendra que plus tard le nom de “croisade” – marque un tournant puisqu’il y est maintenant juste d’y prendre les armes. Le pape promet même aux pèlerins atteignant Jérusalem l’indulgence plénière. Quant à ceux qui y trouveront la mort, ils remporteront la couronne du martyre, et donc l’accès direct au paradis. Visant d’abord la noblesse guerrière, cet appel connaît un écho puissant parmi les gens du peuple, mobilisant femmes et enfants autant que les hommes. 

Massacre de la croisade populaire par les Hongrois. Source : Miniature de Jean Colombe tirée des Passages d’outremer de Sébastien Mamerot, BNF.
 

La conquête terrestre de Jérusalem avait un sens spirituel fort, sans qu’on arrive à déterminer le rôle exact que cela a pu jouer dans les motivations des pèlerins. Les Écritures promettaient qu’une fois la Jérusalem terrestre prise, adviendrait le Retour du Christ et la Fin des Temps. 

Au départ, cette “armée de Dieu” est un groupe très hétéroclite : grands seigneurs et vassaux désargentés, hommes d’Église et prédicateurs ambulants, manants et gens de peu. Ceux que les Byzantins et les musulmans appellent les « Francs » ne viennent pas forcément de l’espace géographique “France” mais de l’Occident chrétien en général, que ce soit la Flandre ou l’Italie du Sud.

Beaucoup de volontaires ne sont pas des guerriers. Plusieurs prédicateurs, dont le célèbre Pierre L’Ermite, diffusent l’appel du pape. Poussés par une réelle ferveur religieuse, des milliers de fidèles se mettent en marche, plus ou moins encadrés par des seigneurs. Sur le chemin qui mène à Jérusalem, certains de ces groupes persécutent les populations juives, perçues comme des ennemies du Christ. Parmi ces pèlerins, seul un petit nombre arrive à Jérusalem. La plupart sont décimés par la faim, la sécheresse ou les armées turques. 

départ croisade

“Godefroy de Bouillon (1060-1100) et les croisés naviguant vers la Terre Sainte” Roman de Godefroi de Bouillon et de Saladin.

Viennent ensuite les grands seigneurs et leurs armées, aux motivations multiples et variés. Ferveur religieuse, appât du gain ou ambition politique ? Vraisemblablement, un fin mélange de tout ça. Au-delà de bénéfices spirituels non négligeables – le pardon de tous leurs péchés – certains rêvent de mettre la main sur les richesses fantasmées de l’ “Orient” ou encore de conquérir, dans ces régions mystérieuses, des royaumes nouveaux. Mais le voyage coûte cher. Les chevaliers vendent généralement une grande partie de leurs biens pour financer l’expédition. 

Le nombre total de “croisés” est difficile à déterminer. On estime qu’entre l’appel du pape en 1095 et la prise de Jérusalem en 1099, cent mille personnes ont pris part à cette expédition. 

À la base, la première croisade n’a pas comme objectif la conquête de territoires musulmans. Il s’agit avant tout de libérer le tombeau du Christ à Jérusalem, mais pas forcément d’y installer un pouvoir politique et certainement pas une colonie de peuplement. D’ailleurs, après la prise de Jérusalem, la plupart des croisés rentrent chez eux. En fait, rien n’a été prévu ou définit à l’avance pour savoir ce qu’on ferait de Jérusalem une fois “libérée”.

La prise de Jérusalem par les croisés, Giraudon, 1847. The Bridgeman Art Library

Toutefois plusieurs d’entre eux s’installent. Sans qu’on puisse affirmer si cela a été prémédité ou le fruit d’un opportunisme, la première croisade aboutit ainsi à la création des États latins d’Orient. le comté d’Édesse, la principauté d’Antioche, le royaume de Jérusalem et le comté de Tripoli. Apportant avec eux leurs propres modèles d’organisation sociale, les nouveaux arrivants introduisent la féodalité et établissent des liens avec les seigneurs locaux. Malgré les croisades qui se succèdent dans les siècles qui suivent, le peuplement de Latins sur la côte du Levant demeure faible à cette époque.

Bien que la première croisade marque le début d’un long cycle de campagnes militaires qui dureront durant plus de deux siècles, l’histoire des croisades ne peut se résumer à une succession de faits militaires. Les contacts et influences réciproques entre les Latins, les populations musulmanes et les communautés chrétiennes d’Orient sont multiples et entraînent d’importants transferts culturels réciproques. Les croisés qui restent en “Orient”  épousent rapidement des chrétiennes orientales, notamment arméniennes ou byzantines. Ils adoptent aussi les us et coutumes de la région. Certains se convertissent même.

Manuscript du XVe siècle représentant un Occidental et un Arabe pratiquant la géométrie. Source:  Anonymous painter,15th century. The Picture Art Collection / Alamy Stock Photo.
 

S’il y a effectivement eu de nombreuses batailles, la période des croisades est aussi marquée par de multiples alliances politiques entre les peuples, des relations commerciales et des échanges de savoirs et d’idées fondateurs pour les sciences et la philosophie occidentales. Par exemple, vers 1120, Adélard de Bath, à son retour du Moyen-Orient, traduit depuis l’arabe vers le Latin les Éléments du grec Euclide, travaux déterminants pour le développement des mathématiques et de la géométrie en Europe.

Sources :
  • Anonyme Normand, Histoire anonyme de la première croisade, trad. fr. Louis Bréhier, Paris, Les Belles Lettres, 2007.
  • Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana (Dieu le veut !), trad. fr. F. Guizot, Paris, Cosmopole, 2009.
  • Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des Croisades, Arles, Sindbad-Actes Sud, 2014.
Articles :
  • Florian Besson et Simon Hasdenteufel, “Eric Zemmour et les croisades : fact-checking”, Actuel Moyen Âge, 27/09/2018 ; URL : https://actuelmoyenage.wordpress.com/2018/09/27/eric-zemmour-et-les-croisades-fact-checking/
  • Marcus Bull & Damien Kempf, « L’histoire toute crue : la Première Croisade au miroir de son Histoire », Médiévales [En ligne], 58 | printemps 2010, mis en ligne le 20 septembre 2012, consulté le 03 septembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/medievales/6017 ; DOI : 10.4000/medievales.6017
  • Dossier “La croisade, une colonisation comme les autres ?”, magazine L’Histoire, n° 453, mai 2017.
 
Ouvrages :
  • Pierre Aubé, Jérusalem 1099, Arles, Actes Sud, 1999.
  • Michel Balard, Croisades et Orient latin, Armand Colin.
  • Jean Flori, La Guerre sainte : la formation de l’idée de croisade dans l’Occident chrétien, Paris, Aubier, 2001
  • Jean Flori, Bohémond d’Antioche, chevalier d’aventure, Paris, Payot & Rivages, 2007
  • Jean Flori, Chroniqueurs et propagandistes. Introduction critique aux sources de la première croisade, Genève, Droz, 2010.
  • Armelle Leclerq, Portraits croisés : l’image des Francs et des Musulmans dans les textes sur la première croisade : chroniques latines et arabes, chansons de geste françaises des XIIe et XIIIe siècles, Paris, Honoré Champion, 2010.
  • Cécile Morrisson, Les croisades, Que-sais je ?
  • Jonathan Riley-Smith, Atlas des croisades, Paris, Autrement, 1996.
  • Christopher Riley-Smith & Jonathan Simon (éd.), The Oxford Illustrated History of the Crusades, Oxford, Oxford University Press, 2001.
 
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La chronologie de la première croisade vous donnera des repères pour comprendre comment s’est déroulé cet épisode de l’histoire

Festival Secousse - chronologie de la première croisade

 


 

UN ŒIL SUR LA CROISADE

Quelques vidéos pour aller plus loin sur la première croisade…